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Il a fallu qu’un jour Dieu fasse l’homme !

“Cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira”
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Rue des Filles du Calvaire (3)

Visite de Georges l’après midi

Avec Georges on ne parle pas de Johanna, bien qu’il l’ait connue. Selon lui, la plupart des femmes lui ressemblent.
Mais s’il se penche sur ma table, je rassemble les feuilles, ferme le classeur. « Laisse-moi lire une ligne ! »
Mon refus reste sans appel.
Georges tourne alors dans la pièce. Voit-il une bouteille de vin, il va servir deux verres. Voit-il mon paquet de cigarettes, il va en allumer deux. Ensuite, la voix bien placée, il va déclamer une chanson d’automne de son cru avant d’évoquer les souvenirs qui le cuisent. Il ne peut s’en empêcher.
Tendu aux larmes, il va remplir les verres, allumer deux autres cigarettes, cette fois de son propre paquet. Et s’il s’assied, il va vivement se relever pour me parler du pays, de sa nouvelle amie. Il va me dire tout.
Ça c’est l’après-midi. L’éclaircie.
J’écoute Georges avec complaisance, complice de sa misère, quoique je le trouve parfois étrange, d’un cynisme redoutable. Les imprécations qui abondent dans sa bouche me font peur. Pour me rassurer, je me dis qu’il est en colère, que son eau coule sur la glace. D'ailleurs habituellement, le torrent s’assèche vite et un mince filet d’eau finit par couler entre ses lèvres : « Tu viens chez moi ? »
Chez lui le torrent va reprendre son débit. C’est une escalade incessante vers des cimes ; et en même temps des avalanches de neige, de glace dans son lit meurtri. Un rythme épuisant.
Georges qui aime l’équitation a l’air de prendre un malin plaisir à piquer les flancs de son cheval, à emballer sa monture, à la rendre folle, au risque de capoter.
Quand je lui fais remarquer le danger d’accident, il me rit au nez et me renvoie la balle : « Et ta tire ! »
Il fait allusion bien sûr à la voiture achetée en France et que j’ai conduite rageusement à la casse dans une rue de la ville.

« Pourquoi mon coeur bat ? »

Georges me donne une claque sur l’épaule : « Allez, t’en fais pas mon vieux ! »
Ça repart. 0h ! ça va durer le temps d’une cigarette, Georges et moi le savons bien. Quant aux abus de l’alcool, nous en sommes revenus. Néant. Il reste une drôle de résignation, une drôle de vie. Il faut vivre, mais pourquoi ? « Pourquoi mon coeur bat, Georges ? »
Silence. Nicolas, le chat, court en tous sens après une bille ; il porte autour du cou comme un noeud papillon,c’est à dire une bande de papier provenant d’un emballage quelconque. Georges, lui évolue avec des allures de baron dans le vaste appartement meublé à l’ancienne et sur les murs duquel sont accrochées des toiles qu’il a peintes. Rare s’il ne remue pas ça et là quelque acte, quelque dossier mystérieux pour me livrer un secret, peut-être pris entre les lettres de demande d’emploi et les factures, soit son dernier poème, soit une lettre d’amour (ou de haine), soit des photos.
Il apporte les photos de son amie qu’il a lui-même réalisées, de la prise de vue a l’agrandissement. Au même titre que s’il s’agissait de tableaux, il ne dira plus rien tant que mon appréciation ne sera pas tombée, ce qui m’embarrasse toujours. A vrai dire, par quelle faiblesse, je n’arrive pas à lui donner de mauvaise note.
Son haleine reprend. Puis soudain, las, il se laisse choir dans le fauteuil. C’est le moment de m’en aller, avant que son amie ne rentre du bureau.
En m'accompagnant à la porte, Georges attrape Nicolas dans sa course, le couche sur le dos les quatre pattes en l’air et lui pétrit le ventre avec des mains d’acier. Le chat ne bronche pas.
Georges porte un tee-shirt sur lequel il a peint une énorme fleur écarlate.

Sans but

Dehors, l’air me fait du bien et il fait bon marcher. Une bouffée de liberté gonfle mes poumons. La vie serait belle si... Non. La vie n’est pas belle. La vie est mal faite et c’est ma conviction. Il me suffit de regarder les gens courir en tous sens derrière je ne sais quelle bille ; d’observer leur visage, leurs yeux, leur bouche. Quelle tristesse ! Quelle tristesse ! Personne ne vous regarde ! Quel sentiment de néant ! Il faudrait pleurer sans arrêt !
Marcher vers qui ? vers quoi ? Oh, je vais vers mon livre, mon horizon... Mais qu’y a-t-il derrière l’horizon ?

« Sens unique »

A un carrefour de rues où une fête de la jeunesse avait été organisée, j’ai photographié une petite fille en pleurs. La photo me sert pour composer le tableau de mes pulsions. J’installe l’enfant tel qu’il est, avec ses beaux cheveux d’or et à demi agenouillé, sur une voie à sens unique bien droite, la voie sur laquelle sa mère l’a enfanté. Comme la peinture coûte trop cher, j’utilise le crayon fusain de couleur.
Ensuite je me remets a écrire, imaginant l’enfant, ses larmes séchées, debout, et en train de marcher courageusement sur sa route, une route infernale qui traverse tout un désert avant de se perdre au-delà de l’horizon vers un infini assez mystérieux.

La guerre

Avec le temps, nous avons cessé de nous adresser la parole, Frau Weiss et moi, plus un mot, pas même un bonjour.
La pauvre femme ne comprenant pas mon isolation forcée m’assiège de toutes parts comme pour me barrer la route, m’empêcher de marcher, de faire ce que je dois faire. Alors c’est la guerre.
Après de rudes éclats de voix, il reste dans l’air une pression maligne, oppressante autant que les quatre murs de ma chambre.
Maintenant Frau Weiss pleure devant mon ingratitude ; elle se mord les doigts d’avoir accepté de me loger gratuitement. A cours d’argument face aux autorités, elle a renoncé à me faire mettre à la porte par la force. Tous mes papiers sont en règle. Un policier lui a dit : « Débrouillez-vous, ce n’est pas notre affaire ! »
Dans le feu de la bataille, elle a pris l’habitude de taper à la machine des petits mots acerbes qu’elle dispose à mon intention sur la table pendant mon absence.
Et, silencieuse derrière ses rideaux, derrière sa porte, elle me guette, elle épie mes réactions. Elle n’a plus que moi en pensée.
Au début, mes ripostes, si tonnantes qu’elles aient été, rétablissaient un certain contact par lequel et en dernier recours, la femme pouvait espérer me gagner. Mais depuis que j’ai découvert sa tactique, je reste silencieux et passif devant chaque nouveau papier. Parfois elle essaie avec une lettre de renvoi, tant que je ne les compte plus.
Georges est avide de ce journal quasi quotidien ou abondent les points d’exclamation, les traits rouges, les « GOTT » tapés en lettres capitales. Voici celui qu’il préfère : « Le diable a fait deux taches d’encre noire sur le lit ! »
Une autre manie, quand la radio diffuse un air, une chanson qu’autrefois j’avais plaisir à jouer sur ma guitare le soir dans son intimité, elle augmente le son de façon à ce qu’il me parvienne de l’autre côté du mur (ma chambre étant contigue à la sienne), et il y parvient trop facilement en raison d’une porte condamnée sous la tapisserie.
Georges ne cesse de me répéter : « Méfie-toi des gens bêtes ! »

« L’homme nu »

Je regarde mon calendrier préféré, c’est à dire depuis ma fenêtre, les deux arbres plantés au milieu du carrefour de rues : toujours pas de feuilles. La cabane que les gosses du quartier ont construite sur les branches est délaissée, il y pend encore un bout de corde tout effilochée.
Dire que je n’ai jamais revu l’enfant aux cheveux d’or...
Emmitouflé dans mes laines, car la chambre n’est pas chauffée, je sens que c’est le moment. Il y a comme un trop-plein du coeur qui déborde et il faut que je le recueille. Pour cela j’ai un coin spécial : une deuxième table dans ma chambre et contre laquelle est appuyée en permanence ma guitare. C'est là que je m’assieds seul avec l’univers pour laisser libre cours à l’âme.
La mélodie et les paroles me viennent en même temps ; et comme d’habitude, au bout de deux jours de grande excitation, ma chanson est terminée. Je l’enregistre ensuite sur un gros magnétophone pour l’archiver et ne plus y toucher. Celle-ci s’appelle : L’homme nu. En bas du texte, je note la date : 25 janvier 1977.

Un pas en avant

Chaque fois l’épreuve est épuisante, j’en sors tout rabougri, vieilli, malade. Et de plus en plus, des vertiges m’obligent à m’allonger. Je fume trop. Les avertissements d’un médecin me reviennent : « Voulez-vous finir avec une jambe coupée ? » Celui-ci m’avait trouvé au lit avec une cigarette. Mais quand on finirait par me couper la tête, rien ne vient à bout de mes abus.
Les médecins ne comprennent pas. D’ailleurs s’ils sont incapables de déceler la cassure du coeur, comment seraient-ils aptes pour la réparer ? Et à côté de cela, qu’est-ce que la souffrance d’une jambe de bois ?
Bref.
Georges n’est pas musicien, ce qu’il regrette, mais il prend plaisir à écouter les autres. Même les amateurs. Avec moi, ça le change de son répertoire fait de chansons plutôt paillardes. Et pour une fois le voilà très attentif en écoutant L’homme nu.
L’âme a de ces secret !
Lors d’une visite exceptionnelle en compagnie de son amie, il réussira à me faire interpréter un couplet, me mettant la guitare dans les bras. Un chanteur s’en aurait mieux sorti, mais enfin, je pense que mes visiteurs ont compris qu’il s’agissait d’écouter davantage le fond que la forme.
Ce sont des impressions inconnues jusqu’alors, quelque chose de nouveau, d’assez inaccessible. Je ne me reconnais guère dans le texte, comme si un autre l’avait écrit, ce qui ne m’empêche pas d’en tirer une certaine fierté. Après tout c’est que je ne me connais pas encore ! La conviction d’avoir fait un pas en avant me stimule et d’une manière encore plus mystérieuse, confirme en mon for intérieur qu’un point de non-retour vient d’être franchi. Désormais à la vie, à la mort, ainsi qu’un vaisseau sorti droit de l’atmosphère.
Et en effet une période toute nouvelle va commencer, -toute nouvelle dans le fond plus que dans la forme.

L’eau de source

Mon histoire d’amour avec Johanna est terminée. Un an pour la revivre, l’écrire, la recopier et en tirer enfin un manuscrit de quelque cent cinquante pages que je fais sans tarder dactylographier. Qu’en adviendra-t-il ? Je n’en sais rien. Est-ce que j’y crois vraiment ? Je n’en sais rien. Johanna disait souvent à Frau Weiss que je n’avais pas les pieds sur terre. Dans quelle mesure a-t-elle tort ou raison ? Là encore ma bouche reste fermée. Je n’ignore pas l’asticot qui loge dans la tête des hommes, qui pourrit toutes les structures et qui condamne d’avance une entreprise basée sur la vérité, or en écrivant mon histoire, je m’en suis tenu à la vérité.
Allons, dès l’enfance j’ai appris a faire la différence entre une eau bonne à boire et une eau infecte, souillée par les vaches dans les prés : notre maison n’étant pas encore pourvue, il fallait aller s’approvisionner dans la vallée à la goulotte d’un petit ruisseau traversant les pâturages et remonter au besoin à flanc de coteau jusqu’à la source. Ça marque. Maintenant je me souviens, je sais que l’eau de source n’a pas son égal, surtout pour assouvir la grande soif des temps de moisson.
Cela va de pair avec la vérité. Et, me dis-je, si un lecteur de mon Coquelicot rouge voit une contradiction dans l’épilogue en y apprenant ma mort -une mort involontaire-, c’est qu’il n’a pas compris. Ne fallait-il pas que Johanna me tue, puisqu’au fond, elle m’a tué !
Mon seau est percé, j’ai perdu mon eau ; et personne ne peut réparer. La tristesse est grande.

La guerre continue

Avec les pensées d’un prisonnier, je tourne en rond autour de la table comptant les pas de mon désert. Interminablement. Le pire, impossible de crier, impossible de s’évader. Où aller ? La lune aussi est un désert. Tel un lion dans sa cage, je crache par terre, partout. Quoi faire ?
Ma mère qui a élevé seule ses sept enfants laissait entendre quelquefois cette plainte : « Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour être si malheureuse ? » Moi, je ne comprenais pas qu’elle put souffrir alors qu’on ne lui voyait aucune blessure, nulle trace de sang, simplement des larmes.
Je ne savais pas encore qu’une grande personne pouvait parfois pleurer comme un gosse.
Et de l’autre côté du mur, la tension persiste. Par moments, le tac-tac-tac de la machine à écrire se fait entendre,on dirait des rafales de mitraillette.
La guerre continue.
Frau Weiss ne lâche pas prise, décidée à reprendre son office de mère. Avec quelle patience la vieille femme s’obstine à vouloir déterrer ce qui est enterré !
Un rien pourrait me faire éclater. 0h, si elle ne craint pas mes colères, c’est qu’elle a remarqué que je ne m’en prenais qu’à mes affaires ; elle se rappelle ma guitare jetée par terre et piétinée cause d’une rengaine qu’elle voulait me faire jouer à tout prix. Cette femme me dégoûte.
Que l’occasion se présente pour une réconciliation, par exemple quand Georges m’appelle au téléphone, ou encore lorsque nous sortons au même instant, c’est pour me décocher ses flèches empoisonnées : « Ce que vous écrivez ne servira à rien ! », « Vous ne serez jamais heureux ! »...
Ou que je tente courageusement de lui expliquer les raisons de mon retranchement, le mal de vivre, ma dernière tentative pour survivre, elle ne comprendra pas, elle se fâchera ; du reste cela risquerait fort de se terminer une fois de plus avec la police.
Cette femme a fini par me causer plus de problèmes que Johanna ne m’en a causé, que le monde entier ne m’en cause. Elle me barre le chemin. Aussi quand je la vois aller à l’église chaque dimanche, quel mépris ne m’inspire-t-elle pas ! quels hochements de tête ! ne faisant que consolider au fond ma conviction : il n’y a pas de Dieu.
(à suivre)
Ecrit par alberto, le Jeudi 26 Janvier 2006, 11:09 dans la rubrique Rue des Filles du Calvaire (vécu, 6 pages).

Commentaires :

chrysalide06
26-01-06 à 13:27

J'ai beaucoup aimé ton texte...

Triste mais tellement vrai...

Et le "pourquoi mon coeur bat?" raisonne encore dans ma tête

Chrysalide


 
alberto
26-01-06 à 19:33

Re:

Merci Chrysalide. Danse bien ce soir ! Attention que ton coeur ne batte la chamade !

 


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