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Il a fallu qu’un jour Dieu fasse l’homme !

“Cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira”
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Rue des Filles du Calvaire (4)
Enfant de personne

Georges est loin de me contredire. Sa tape amicale, son clin d’oeil aussi, sont d’un réconfort appréciable. Dommage qu’il aille trop vite en voiture. Sur la route les autres automobilistes ne comptent pas, il est prêt à descendre au feu rouge pour leur dire. Je l’ai vu le faire, hélas ! Et je n’ai pas encore oublié notre voyage éclair en France, ni la traversée de Paris : un véritable chassé-croisé comme on en voit au cinéma, à une vitesse tellement déraisonnable qu’à chaque seconde, cramponné au siège et blanc de peur, je voyais l’accident.
C’est seulement de retour à Nuremberg que j’ai retrouvé le calme, me promettant de ne plus jamais m’embarquer avec Georges sur de telles distances. Un comportement qui l’a profondément surpris et même un peu vexé. Pourquoi ce manque de confiance ? N’étions-nous pas amis ? Quant à mes réflexions de bord traitant de l’extrême absurdité d’une mort éventuelle par accident, je ne sais s’il a compris.
Et moi dans le secret, j’essaie de comprendre georges.
Quoique issu de bonne famille, Georges est l’enfant de personne. On dirait que sa mère l’a porté non comme une mère mais comme une femme ; au lieu de l’aimer, elle semble plutôt le rejeter, allant jusqu’à écrire dans une lettre tout un réquisitoire haineux contre lui, son fils, dont le divorce va être prononcé. Georges ne me cache rien.
Souvent il me téléphone, un simple mot lâché tel un boulet : « J’arrive ! »
Et souvent je le vois arriver l’écume à la bouche : « Un jour tu verras mon nom écrit gros comme ça dans le journal ! ... Je vais me dégoter une mitraillette et tirer dans le tas ! ... Je vais les descendre tous ! ... »
Son bateau a pris eau, le mien aussi ; nous dérivons ensemble sur un drôle de fleuve.

La perte de confiance en l’homme

C’est l’époque de la bande à Baader. Des affiches montrant la tête des terroristes sont collées dans tous les lieux publics. Les gens en parlent dans la rue ; ils sont prêts à collaborer avec la police. Dans ce même temps, un autre homme tient la une des médias : Khomeini. Celui-là m’intrigue. Comment un seul homme peut-il ainsi attirer à lui toute une foule ? Pendant mon séjour a Paris, il m’est arrivé de participer à des manifestations, de la République à la Bastille, j’ai donc pu prendre conscience du grand danger de la marée humaine incontrôlée. On parle de manipulation. Devant la violence de la rue, le déploiement policier, comment ne pas frissonner ?
Et puis il y a tout le reste.
En fait, ce qui m’a poussé à sortir des rangs, c’est la perte de confiance en l’homme. J’en aurais vomi sur ma table à dessiner. Impossible de m’y faire. Il fallut partir.
Même le soleil de l’île de la Réunion ne m’a pas tenté, où mon frère travaillant là-bas m’avait invité. Alors pourquoi à nouveau Nuremberg ? Une issue de secours. « Si ça ne va pas, m’avait confié Frau Weiss, vous pouvez toujours revenir ». Il est vrai que ces mots ancrés en ma mémoire y ont été pour quelque chose dans mon choix.
Pendant un an, des indemnités de chômage m’ont permis de subvenir à mes besoins. Maintenant, c’est une copine qui m’aide. Elle est d’avis que je continue d’écrire sur ma lancée.
Après mon histoire d’amour, comment n’écrirais-je pas mon histoire de haine ? Le titre dans ma bouche s’est imposé de lui-même : Le venin.

Une île

Mais avec le temps qui s’étire terriblement, la cadence à baissé. La route se fait longue ! Toutefois, malgré l’ardeur de l’exercice, il ne me vient pas de désespérer d’aller jusqu’au bout. Le lièvre et la tortue n’en sont-ils pas un témoignage ? Le tout étant de trouver son rythme et, si faible soit-il, de le garder coûte que coûte : il est a présent de deux pages par jour.
Assis à ma table de travail durant des heures, des mois -et voila la deuxième année-, jamais je n’ai tant réfléchi, remué tant de couches obscures, bousculé autant les meubles de ma pensée. Jamais le globe près de la fenêtre ne m’a autant fasciné. Mais qu’est-ce que peut bien faire l’homme sur la terre ?
Mon histoire est celle de Georges. C’est aussi celle de cette allemande devenue ma copine surtout en raison de ce qu’elle parle le français. Une petite annonce dans le journal à la manière de Georges m’a donné le moyen de la rencontrer, car je ne sors plus, même pas pour aller au cinéma. Cette fille s’en accommode.
Très vite, elle est devenue une île de refuge. Je lui fais faire des dictées, bricole dans sa maison presque vide et lui chante des chansons françaises. Cependant au fond de moi, au milieu d’une confusion extrême, la passion de ma recherche du sens de la vie domine ; celle-ci me tire souvent et brusquement du cadre paisible pour me replonger dans la tourmente. Et ma chambre, dont le droit de visite n’a été attribue qu’à Georges, je la retrouve avec l’âme d’un chercheur qui retrouve son laboratoire.

Loin de la ville

Il arrive parfois que je cède aux instances de Georges, quand je ne trouve rien à écrire, vraiment pas un seul mot, quand la désolation se fait écrasante, et aux jours de soleil comme aux jours de pluie. Georges prend alors Nicolas et nous nous rendons à la campagne dans un endroit que nous aimons bien, une sorte de vallon encaissé au creux d’une forêt de pins, pas très loin d’un hameau. Il y a des chemins, de l’eau. L’air sent bon. On y voit même des biches.
Tandis que nous prenons des photos à l’exquis du paysage, au loin la ville travaille, le monde entier travaille. Je réfléchis. Georges continue d’avoir des propos qui me font peur, qui me rendent mal à l’aise tout au long des sentiers fleuris, odorants. Il construit des murs pour ensuite les renverser d’un grand coup de pied. Un système plutôt inverse chez moi. En effet, la nuit pendant mes insomnies, dans le bruit infernal que font les voitures, le bar du coin et une communauté de jeunes installée à l’étage d’en-dessous, si je coupe carrément en pensée la planète en deux, comme une pomme, maudissant ciel et terre, le jour néanmoins, passée l’heure effroyable du réveil, quand le bleu là-haut apparaît, aussi pâle soit-il, que je le regarde profondément, alors un espoir mystérieux vient me flatter le coeur et la raison.
Mais qu’est-ce que le ciel pour un oiseau sans ailes ?
Résolument, j'emboîte les pas de Georges suivi à la traîne par un Nicolas trouillard qui n’a encore jamais vu de souris.

Le dimanche

Le jour le plus long c’est le dimanche. Toute l’activité de la ville tombe au point mort. Les allemands sont en famille, on ne les verra guère qu’après le déjeuner flâner dans les rues, ici et là.
A vrai dire, il m’est resté de mes dimanches en France un goût d’amertume à cause des interminables repas, de leur préparation à n’en plus finir et des tensions nerveuses conséquentes, comme si ce jour n’eut été réservé que pour manger. Quant à l’après-midi, du moins s’il ne se trouvait pas déjà franchement entamé, outre quelque distraction banale, quoi d’autre que le sport à la prime des informations radio-télé ? Comme si ce jour n’eut été réservé que pour le sport. Va encore pour le film du dimanche soir. Et le lendemain, recommencement de la semaine. Comme si la vie... Mais qu’est-ce que la vie ?
N’est-ce pas légitime de se demander où va son bateau ? A plus forte raison si celui-ci dérive ! Malheureusement, nul ne semble s’en soucier. Personne ne semble en être conscient. La griserie l’emporte sur le sérieux.
Le dimanche, je m’en vais par un chemin longeant le Pegnitz, le cours d’eau qui traverse Nuremberg. Je marche longtemps, selon la mesure de mes forces, car le poids de l’existence me pèse de plus en plus, à me donner parfois l’illusion que mon âme traîne par terre, au point qu’il m’arrive alors d’y chercher bêtement les traces creusées au fil des dimanches, des années...

Il était temps !

Dix heures. Le téléphone sonne.
Frau Weiss va venir frapper les deux petits coups contre la porte en disant simplement : « Téléphone ! » Dans l’appareil Georges n’en dira guère plus, soit : « J’arrive ! », ou encore : « Viens ! » A ma conscience de débattre. Celle-ci a fort à faire entre la rigueur de mes deux pages quotidiennes et l’amitié.
Mais cette fois il se passe quelque chose d’inhabituel car Frau Weiss pousse la porte et entre. Son visage exprime la paix ; le ton est confidentiel. Elle me fait part du message étrange que Georges vient de lui communiquer, une sorte de déclaration de ses dernières volontés avec la consigne non moins étonnante de ne rien m’en dire...
Frau Weiss croit au canular.
Moi non. Après courte réflexion, il me semble comprendre le sens de sa consigne. Laissant tout en plan, je me dépêche de me rendre à son logis.
La porte reste fermée. J‘ai beau sonner. Rien.
Par le trou de la serrure on aperçoit à même le sol une feuille de papier.
Je téléphone à son amie. En attendant qu’elle vienne, je vais trouver le propriétaire qui habite à côté, et c’est lui qui ouvre la porte.
Georges est inanimé, vêtu que d’un slip et couché sur le lit. Le papier est un papier d’adieu.
L’ambulance arrive très vite. Elle repart aussi vite, sirène et feux en action. J’accompagne Georges.
A l’hôpital, j’attends dans le couloir, devant la salle des urgences. Mes jambes sont molles. Enfin un homme en blanc sort et me rassure : « Tout va bien. Mais il était temps ! »
On lui a fait un lavage d’estomac. Par l’entrebâillement de la porte je ne vois que le sol mouillé.
Il ne me reste plus qu’à attendre l’amie de Georges. Je vais l’attendre dehors sur un banc.

Naufrage

L’année du naufrage. Georges illustre dans la forme ce qui se passe au fond. D’une manière ou d’une autre quand il faut crier, il faut crier.
A nouveau mes crayons fusain de couleur me sont d’un grand secours. Il suffit d’obéir, de tout lâcher. Le cri sait lui-même son chemin. Et voici qu’apparaît l’intérieur du coeur.
Au milieu c’est « moi », un arbre mort dont les branches élevées jusqu’au plafond retombent en prenant des formes de serpent. Le tronc enchaîné saigne. D’une plaie béante le sang coule et rougit une terre désertique, craquelée. Il n’y a plus d’eau. Le temps est passé. Ensablée, voilà ma barque, elle n’est plus qu’une épave.
Au premier plan, sur une table ronde bien éclairée, la cigarette a fini de se consumer dans son cendrier, tandis qu’à l’opposé, assis dans un coin sombre, «l’homme », recroquevillé, se prend la tête entre les mains.
En arrière-plan, une fenêtre présente exactement la belle maison que je vois depuis ma table et où habite sûrement l’enfant aux cheveux d’or.
Enfin, sur le même arrière-plan et en opposition avec tout le reste à cause de la différence de grandeur, se détache une minuscule porte blanche... lointaine, certes, mais bien présente : la porte frappée de l’inscription salutaire -ce que j’ignore encore sur le moment.

Le gouffre

L’été s’en est allé emportant mes dernières illusions. Avec cela, voilà ma peau qui ne supporte plus le soleil, la moindre exposition aux rayons ultraviolets produit une brûlure assez laide. Décidément vivre sous le ciel me paraît bien difficile !
L’autre problème de fin de saison auquel je ne m’attendais pas le moins du monde et qui me plonge dans un gouffre amer, c’est la rupture avec ma copine. Celle-ci est rentrée un soir en compagnie d’un italien, depuis je ne la reconnais plus. Les deux m’ont offert leur aide pour porter mes valises à la gare. Quoi envisager d’autre que mon retour en France ?
Suit un temps de grand désarroi, d'errance comme jamais sur le chemin le long du Pegnitz.
Par ailleurs, la mise en pratique de quelques trucs de magie, puisés autant dans les livres que dans les propos de Georges, n’ayant abouti à aucune réconciliation, je me suis mis à évoquer ma mère dont la mort remonte à quelques années.
Dans un grand délire, j’ai crié vers elle, la suppliant de répondre à son fils qui l’aime, lui expliquant que sur terre personne ne m’avait en affection. L’émotion forçant, je n’ai pas repoussé une revue rapide de mes premières années. Maman tombait souvent malade, il fallait aussi souvent la transporter à l’hôpital, quelquefois jusqu’à Paris. Ah... l’odeur de ces lieux. Et cette angoisse qui m’étreignait tellement sur les bancs de l’école : « Va-t-elle mourir ? » Les médecins la condamnaient. Et puis la maison vide. Il n’y avait pas de père à la maison. L’assistance publique. Le tout petit qu’on plaçait avec sa soeur ; je l’appelais « maman »...
Un film, d’abondants clichés défilent dans ma tête, mais rien n’y fait sinon qu'aggraver la plaie. Ma mère ne me répond pas. Ma mère n’est plus là. Personne.
(à suivre)
Ecrit par alberto, le Dimanche 29 Janvier 2006, 09:02 dans la rubrique Rue des Filles du Calvaire (vécu, 6 pages).
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